J’ai une attirance récurrente pour l’architecture, le mobilier d’exposition, les objets pauvres qui peuvent se voir comme des sculptures involontaires.   ¶   Avec des matériaux récupérés ou provenant de l’univers du bricolage, je réalise des sculptures low-tech qui résultent d’un enchaînement de raccords formels et de gestes simples. Elles sont généralement accompagnées d’images qui les répètent, les prolongent, les décalent ou les raccordent au temps long de l’Histoire.   ¶   En mélangeant mes propres réalisations à des éléments récupérés et mes images à des images collectionnées (puisées dans l’infini corpus iconographique désormais à notre disposition) il me plaît bien de dévaluer un peu la paternité des œuvres.   ¶   Les dispositifs d’exposition vers lesquels je tends sont constitués de bribes d’œuvres assez sommaires dont je me sers pour réorganiser l’espace. Je dois avouer que je peine à fabriquer des pièces (indépendantes, autonomes) et que ce qui m’intéresse c’est tout autant les relations entre les sculptures (et les images) que les sculptures elles-mêmes. Ces dernières, souvent ré-interprétables, constituent un stock de pièces détachées dans lequel je puise pour construire un territoire. Le médium c’est l’exposition.   ¶   J’aime bien l’idée que l’art puisse se faire avec des outils aussi différents qu’un laptop ou une scie sauteuse.   With materials from the world of DIY, I make low-tech sculptures stemming from a series of formal connections and simple gestures. The works are often modular and integrate exhibition furniture and architectural elements (…)
J’appartiens à cette génération qui a vu la consommation devenir omniprésente et s’étioler les savoirs-faire et les valeurs de la classe ouvrière. Dans le même temps apparaissait, sur les rayonnages des supermarchés, un outillage électro-portatif à la portée de tout un chacun accompagné de l’incitation (le temps libre ayant légèrement augmenté) à se transformer en parfait bricoleur domestique. L’activité manuelle s’est, en quelque sorte, discrètement repliée des manufactures et des usines vers les garages et les cabanes de jardins.   ¶   Je ne sais pas si cela suffit à expliquer l’engouement pour les techniques du bricolage dont font preuve nombre d’artistes de ma génération (et de la suivante) mais je peux attester que dans mon cas cela a certainement contribué.   ¶   Si l’on ajoute à cela que mes études, en période post-coloniale, m’ont fait découvrir les diverses peuplades de la planète sous un jour nouveau éclairé par André Breton, Jean Rouch, Claude Levi-Strauss et d’autres, on peut comprendre que la découverte de la sculpture d’assemblage (notamment par le biais des arts dits primitifs), associée au fait qu’il est de nos jours nettement plus facile de disposer de panneaux de bois aggloméré que de blocs de marbre, m’ait entraîné vers des matériaux, des techniques et des formes plus proches des inventions du professeur Tournesol que des réalisations du Bernin.
 
I'm part of a generation who grew up in a time of overwhelming consumption, where the values and skills of the working class seemed to have disappeared. At the same time DIY stores are everywhere, overflowing with materials and machinery that facilitate the middle class to do-it-yourself. Maybe this explains the large number of artists who have acquired the skills of the working classes via a detour of do-it-yourself stores.   ¶   Trained in the postcolonial era, I came into contact with different cultures through the work of André Breton, Jean Rouch and Claude Lévi-Strauss. The assemblage of various found materials into a sculpture is through the knowledge of primitive art since the early twentieth century generally accepted. I play on the fact that the authority of the artist has become ambiguous through the uncertain status of the artwork, of which the materials, techniques and forms can be closer to inventions of professor Calculus than the sculptures of Bernini.
Lorsqu'il s'interroge sur son travail de sculpteur, Josué Rauscher parle du caractère "d'objets pauvres", de l'aspect de "sculptures involontaires", de ses œuvres. Nous retrouvons le même motif dans son livre, intitulé ironiquement Baccarat Split. Les napperons au crochet qui sont mis en scène ici manifestent justement la dignité et la qualité de l'activité manuelle des humbles. Ces objets fragiles témoignent d'un savoir-faire d'avant la société du tout ready-made. Les figures se déploient en rosace, en étoile, en fleurs, en spirales, dans une symétrie optimale. Les tricots timides tentent des dialogues silencieux mais affichent une curieuse maîtrise de la structure et de l'espace. Ce contraste renforce alors l'impression initiale : le livre est un hommage et une réflexion sur le geste créateur "des grands-mères tricotant des flocons de coton d’une infinie variété qui servent à préserver les bois lustrés des auréoles".

D.V.
(texte des éditions P)
 
Après notre première rencontre, Josué Rauscher m’a envoyé, en guise de remerciement, la photographie d’une vitre brisée qu’il a vue sur le trottoir en sortant de mon bureau. Le geste ténu d’un glaneur qui traduit avec justesse l’ensemble de sa démarche : une attirance pour des formes pauvres, souvent préexistantes, toujours contextualisées, qui nourrissent une conception sculpturale de l’assemblage et de la récup’ proche des pratiques vernaculaires issues du bricolage (en 2009, Un avion dans le jardin, par exemple, s’inspire du blog d’un type qui construit un coucou dans son garage).   ¶   Josué Rauscher a vécu une drôle d’enfance. Il a grandi sur le terrain d’une porcherie désaffectée en zone périurbaine, élevé par une grand-mère entêtée qui accueillait, à la barbe des autorités municipales, les caravanes des manouches du coin et les familles des travailleurs immigrés du foyer d’hébergement d’à côté. J’aime bien l’anecdote. Il est tentant d’imaginer qu’une partie des préoccupations de l’artiste vient de là – de cet apprentissage de l’entraide, du système D et d’une architecture de bric et de broc.   ¶   Plus tard, avant de se consacrer à sa propre pratique, Rauscher fonde en banlieue avignonnaise, dans une barre HLM promise à la destruction, un lieu de résidence et de diffusion artistique (« Entrée9 ») qui cohabite avec les populations démunies en attente de relogement. Mais la démarche n’a rien d’une posture socioculturelle. Disons plutôt que sa production est animée par des préoccupations formelles (on pense parfois à Manfred Pernice) qui portent la trace de leur contexte. Un art d’appropriation de deuxième génération qui réutilise des signes et des objets usagers pour leur donner une seconde vie. Dans eBay Minimalismus, par exemple, il récolte les photos d’étagères modernes soldées par les internautes. Le minimalisme cheap des meubles rappelle un certain dévoiement de l’idéal constructiviste au profit de l’industrie de masse. Cependant, les conventions spontanées (frontalité, espace neutre, meubles vides) des prises de vue effectuées par les revendeurs redonnent un peu d’aura sculpturale à ces formes corrompues.   ¶   Rauscher s’intéresse aux stratégies de braconnage culturel élaborées par les consommateurs (La Fantaisie du carreleur, 2009-2010). Il évolue dans un univers instrumental clos, un ensemble d’outils et de matériaux hétéroclites dont la finalité participe d’un renouvellement du stock à partir des résidus de constructions ou de destructions antérieurs. Voilà qui explique son intérêt pour les fragments de moulages de statuaire antique et pour les socles abandonnés, qu’il pique dans les écoles d’art, qu’il empile, qu’il duplique. Une manière de construire des objets insignifiants, anti-héroïques, qui portent pourtant l’empreinte de leurs usages. Une sculpture de seconde main, en quelque sorte.

Gallien Déjean
(texte pour le catalogue du Salon de Montrouge, 2011)
Je lui ai demandé des mots, il ne m'en a pas donné, sans doute trop occupé à être l’œil aux aguets pour trouver les merveilles dont d'autres se débarrassent : une hélice, un je ne sais quoi, un petit quelque chose, un bonheur du jour. J'ai donc laissé flotter le bouchon… il a ferré “monticule” cette chose avec son “ule” un peu ridicule et son impossibilité d’être dans le registre du majestueux, du grandiose et qui pourtant échappe à l’ordinaire.   ¶   S’il s’agit du “robert” par exemple, qui, dans la langue qu’on tire, est devenu un sein après avoir été un biberon, le monticule devient aimable, un lieu où balbutier. On l’imaginait petit comme on croyait haute la tour, et c’est là qu’il nous attendait au tournant.   ¶   Parce que l’on aurait tort de croire que lorsqu’il pose une échelle ce soit pour la donner, elle est là pour désordonner l’univers, abattre les murs. Elle ne mesure pas ses effets, elle ne calcule aucune intensité connue. Elle gravite. Elle dit le début et la fin, et aussi la poussière, sans vanité aucune, tout en la faisant, comme le reste des images volées et des objets surpris.   ¶   Mais l’image et l’objet se reliant, gardant quelque chose de leur utilité première, creusant leur espace pour ouvrir le nôtre, donnant les mots d’autres histoires d’avant et d’après, le trompe l’œil se fait trompe la mort. Alors, dans les ici et maintenant qu’il a posé chez Chez Robert, tout va bien.

Hélène Sturm
(à propos de l'exposition Babel Balbutie, galerie Chez Robert, 2010)
 
I asked him for words and he didn't give me any, surely he was busy being on  the watch for treasures people would get rid of: a helix, a' je ne sais quoi ', a little something, the bit of happiness of the day. So I let the bobber float... He caught the hillock, this thing with the « ock », a little bit ridiculous in the way it cannot be dignified or in the register of something grand and majestic but which however escapes the ordinary.   ¶   If it has to do with the “robert” for example, in French slang you would stick your tongue to what has come to mean breast after being a baby's bottle, so the hillock becomes a amiable place, where one can mumble. We imagined it small as we thought the tower was high, and that's where he was lying in wait.   ¶   Because it would be wrong to believe that when you put a ladder up it is to give it away, this one is meant to mess up the universe, to bring walls down. It doesn't weigh its effect, it doesn't count any well-known intensity. It is gravitating. It tells the beginning and the end, and the dust too, without any vanity, but creating one too like the rest of the stolen images and the surprised objects.   ¶   But the image and the object connect, they keep something of their first intention, digging into their space to open ours, giving the words of other stories from long ago and later and the 'trompe l'oeil' starts deceiving death. So, in the here and now he put down at Robert's, everything is fine.

Hélène Sturm
(about exhibition Babel Balbutie, galerie Chez Robert, 2010)
translated by Christelle Reboullet